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COVID et exportations françaises en chute, surtout des gros opérateurs

vendredi 12 novembre 2021, par Gerard EDMOND

Publié le 12/11/2021

Par J.-C. Bricongne, J. Carluccio, L. Fontagné, G. Gaulier et S. Stumpner

La crise de la Covid-19 a entraîné un effondrement des exportations françaises en avril et mai 2020. À l’aide des données douanières nous étudions le rôle des performances individuelles des exportateurs. Bien que le nombre d’exportateurs se soit contracté d’environ un quart, hors aéronautique c’est la réduction des exportations de la centaine des plus grands exportateurs (représentant 36% des exportations françaises avant la Covid) qui explique environ la moitié de la chute observée au niveau agrégé.

Graphique 1 : les plus grands exportateurs ont contribué plus que leur part pré-crise (avril-mai 2020 relativement à avril-mai 2019)
Graphique 1 : les plus grands exportateurs ont contribué plus que leur part pré-crise (avril-mai 2020 relativement à avril-mai 2019) Source : Calculs des auteurs sur la base des données de Douanes.

Note : les barres noires donnent la part de chaque classe de taille dans les exportations totales en avril-mai 2019, tandis que les barres grises donnent la contribution de chaque classe de taille à l’effondrement des exportations. Ainsi, la réduction des exportations des entreprises présentes dans le groupe des 0.01% plus grands exportateurs explique 22% de l’effondrement total, alors qu’elles représentaient 13% des exportations en avril-mai 2019. Le calcul inclut les entrants et sortants en 2020.

Quels facteurs expliquent l’effondrement soudain et sans précédent des exportations françaises en avril 2020 par rapport à avril 2019 ? Identifier les sources de cet effondrement aide à mieux comprendre les canaux d’ajustement du commerce extérieur en présence de grands chocs. Nous adoptons ici une approche centrée sur les performances individuelles des entreprises. En effet, la recherche en commerce international des vingt dernières années a montré que l’hétérogénéité des exportateurs est un facteur fondamental pour comprendre l’évolution des exportations agrégées.

Nous analysons l’impact de cette hétérogénéité en excluant le secteur aéronautique qui a suivi une dynamique propre pendant la crise (voir Berthou et Gaulier 2021), et montrons que c’est la réduction des exportations de la centaine des plus grands exportateurs qui explique environ la moitié de la chute observée au niveau agrégé (Graphique 1).

Nous utilisons des données douanières mensuelles au niveau fin de l’unité légale, du produit et de la destination afin de dresser une cartographie de cet effondrement de 40% des exportations françaises en avril 2020 par rapport à avril 2019, un recul encore plus fort que celui enregistré pendant la Grande Crise Financière de 2008/2009 (Graphique 2).

Graphique 2 : Évolution des exportations françaises et mondiales pendant le début de la Pandémie
Graphique 2 : Évolution des exportations françaises et mondiales pendant le début de la Pandémie

Note : Exportations mondiales calculées comme la somme des exportations des 97 pays représentant 90% du commerce mondial en 2018.

Sortie massive des petits exportateurs

Nous commençons par illustrer, dans le panel gauche du graphique 3, la chute sans précédent du nombre d’exportateurs français : pendant le mois d’avril 2020, on enregistre la perte d’environ 11 000 exportateurs par rapport à avril 2019, soit une réduction de 23% (l’analyse exclut les très petits exportateurs). Le graphique inclut les années pré-crise 2018 et 2019 pour une meilleure appréciation du caractère exceptionnel des évolutions de 2020 (la chute des mois d’août/septembre est liée à la saisonnalité, et s’observe également en 2018 et 2019). Le nombre d’exportateurs revient au niveau pré-crise vers la fin de l’année. Le panel droit du graphique 3 montre l’évolution de la valeur moyenne des exportations par exportateur, qui chute également fortement en avril/mai, mais revient plus lentement à la normale et reste en fin d’année à un niveau inférieur à celui des années précédentes.

Graphique 3 : Forte chute du nombre d’exportateurs et des valeurs moyennes exportées par entreprise
Graphique 3 : Forte chute du nombre d’exportateurs et des valeurs moyennes exportées par entreprise

Note : le panel de gauche donne l’évolution du nombre d’exportateurs, le panel de droite donne l’évolution de la valeur moyenne exportée par unité légale. Calculs des auteurs sur la base des données de Douanes.

L’effondrement s’explique par la baisse des valeurs exportées par chaque exportateur, non par le fort recul de leur nombre

Le graphique 4 présente une décomposition de la variation des exportations pour chaque mois, par rapport au même mois de l’année précédente, en deux composantes : 1) les entrées-sorties d’exportateurs (ce que l’on appelle la marge « extensive ») représentées par les barres bleu-clair et 2) la variation de la valeur moyenne des exportations par unité légale (la marge « intensive ») représentée par les barres bleu-foncé. La contribution des barres bleu-clair à la chute des exportations en valeur est négligeable. La contribution de la marge extensive est proche de zéro et même positive vers la fin de l’année, en raison du retour des petits exportateurs. Les exportateurs ayant temporairement cessé leurs activité d’exportation sont donc les plus petits, et leur disparition temporaire des statistiques n’explique qu’une part négligeable de la variation des exportations agrégées. Le message est clair : la chute des exportations au niveau agrégé s’explique entièrement par la réduction des valeurs exportées par les unités légales qui se sont maintenues sur les marchés extérieurs.

Graphique 4 : Les valeurs moyennes par exportateur expliquent la quasi-totalité de la chute totale
Graphique 4 : Les valeurs moyennes par exportateur expliquent la quasi-totalité de la chute totale Source : Calculs des auteurs sur la base des données de Douanes.

Note : les barres bleu clair donnent la contribution des entrées-sorties d’exportateurs (« marge extensive ») et les barres bleu foncé donnent la contribution de la réduction de la variation de la valeur moyenne des exportations des unités légales subsistantes dans l’échantillon (la marge « intensive »). La courbe noire indique la variation interannuelle pour chaque mois de la valeur des exportations agrégées. Par exemple : la valeur des exportations en avril 2020 a été 40% inférieure à celle d’avril 2019.

Ces résultats suggèrent d’approfondir l’analyse de l’évolution de la marge intensive. Les exportations françaises, comme celle des autres pays, présentent un fort degré de concentration : en 2019, 0,1% des exportateurs – soit une centaine d’unités légales – concentraient 36% de la valeur exportée (41% si l’on inclut le secteur aéronautique). Et parmi ceux-ci, le groupe composé des 0,01% plus grands exportateurs (une dizaine d’unités légales) réalisait à lui seul 14% du total des exportations (19% si l’on inclut le secteur aéronautique). Cette concentration implique que les performances de ces « champions à l’exportation » sont déterminantes pour l’évolution des exportations agrégées. 

Les « champions à l’exportation » sont responsables de la moitié de l’effondrement

On peut maintenant revenir en détail sur le graphique 1 détaillant l’impact de la concentration des exportateurs sur la réaction des exportations agrégées au choc de la Covid. Les barres noires présentent la situation pré-crise : la contribution au total selon la position dans la distribution totale, dont les valeurs ont été commentées dans le paragraphe précédent. Les barres grises donnent la contribution de chaque groupe à la variation totale des exportations entre les mois d’avril-mai 2020 et la même période en 2019. Si, pour une classe de taille d’exportation donnée, la barre grise dépasse la barre noire, cela signifie que le groupe en question a contribué plus que sa part pré-crise. On observe que ceci est vrai pour les deux groupes d’unités légales concentrant les plus grands exportateurs : le choc lié à la Covid a été plus fort pour ces très grands exportateurs que pour les autres. Au total, le recul des ventes de la centaine des plus grands exportateurs en 2019 (i.e. le cumul des deux dernières barres grises du graphique 1) explique presque la moitié de la chute des exportations françaises (hors aéronautique). Au sein de ce groupe, la dizaine des plus grands exportateurs explique à elle seule un recul de 22% des exportations agrégées. Il est important de remarquer que ces résultats persistent lorsque l’on compare la performance par classe de taille d’exportations au sein des secteurs par des méthodes économétriques. Autrement dit, ces résultats ne sont pas la conséquence de la composition sectorielle des exportations françaises, et cela reste vrai si l’on réintroduit le secteur aéronautique.

Ces résultats constituent une illustration de la vision dite « granulaire » de l’économie (Gabaix, 2011) : les performances des entreprises individuelles ont de fortes conséquences pour les évolutions macroéconomiques lorsqu’il existe une concentration importante. Si en temps normal une poignée de « champions à l’exportation » contribue largement aux performances agrégées de la France sur les marchés extérieurs, leur contre-performance apparait elle aussi déterminante pour comprendre l’impact de la Covid et l’effondrement des exportations agrégées lors du déclenchement de la crise sanitaire.

 

* L’accès aux données utilisées dans cette étude a été autorisé par le Conseil national de l’information statistique (CNIS) et mises à disposition par le Centre d’accès sécurisé aux données (CASD).


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