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Composition de l’emploi et courbe de Phillips

vendredi 1er octobre 2021, par Emeline

Publié le 01/10/2021

Par Daniele Siena et Riccardo Zago

La structure professionnelle du marché du travail joue un rôle dans la relation entre les prix et le chômage c’est-à-dire la courbe de Phillips (CP). La diminution de la part des emplois routiniers peut expliquer un quart du récent aplatissement de la CP dans l’Union monétaire européenne (UEM).

Graphique 1 : Pente de la courbe de Phillips et polarisation de l’emploi dans l’UEM
Graphique 1 : Pente de la courbe de Phillips et polarisation de l’emploi dans l’UEM Note : Ce graphique présente la pente de la courbe de Phillips des prix (1.a) et la part des emplois routiniers (1.b) dans l’UEM. Les zones en gris représentent les récessions, les zones en bleu correspondent à l’intervalle de confiance à 95 %.

L’aplatissement de la courbe de Phillips et la disparition des emplois routiniers

Depuis les années 1970, la question de savoir si la courbe de Phillips (CP) - la relation négative entre inflation et chômage - existe encore ou si elle a disparu fait débat (par exemple, Berson et al. 2018 montrent qu’elle reste valide). La réponse dépend souvent de la méthodologie, de l’échantillon de pays considérés et des spécifications économétriques utilisées. Nous soutenons que, dans l’UEM, la CP des prix existe toujours, mais qu’elle s’est affaiblie ces dernières années (graphique 1.a). La littérature met en avant deux explications possibles à ce phénomène. La première est liée à l’ancrage des anticipations d’inflation et à l’engagement plus fort des banques centrales à maintenir l’inflation à un niveau faible (Blanchard, 2016). La seconde tient aux modifications structurelles des fondamentaux de l’économie résultant, par exemple, de la numérisation, du vieillissement de la population, de la mondialisation et de la dynamique du marché du travail. À partir des travaux de Siena et Zago (2021), ce billet se concentre sur la seconde explication et montre que les transformations de la structure professionnelle du marché du travail jouent un rôle dans l’aplatissement de la CP des prix.

Ces vingt dernières années, le marché du travail de l’UEM a changé, notamment sa structure par métiers. Comme le montre le graphique 1.b, la part d’emplois routiniers n’a pas cessé de baisser ; une évolution qui s’est temporairement accélérée pendant la Grande récession et la crise de la dette souveraine (zones en gris). Ce phénomène, que l’on appelle la polarisation de l’emploi (ou du marché du travail) décrit la diminution sur longue période de la part des emplois routiniers (professions de type administratif ou productif) au bénéfice d’emplois abstraits (emplois de gestionnaires, emplois hautement qualifiés, ou dans les services et la vente). Comme l’expliquent Acemoglu et Autor (2011), cette tendance de long terme résulte essentiellement de l’automatisation, c’est-à-dire du remplacement progressif des travailleurs routiniers par des machines et des technologies hautement performantes. Mais il ne s’agit pas uniquement d’une dynamique de long terme. La polarisation suit également le cycle économique : les emplois routiniers sont détruits plus rapidement pendant les récessions (Jaimovich et Siu (2020)). À cet égard, nous utilisons les propriétés de la polarisation du marché du travail pour montrer que la structure de l’emploi joue un rôle dans l’aplatissement de la CP. Premièrement, nous montrons que, à un instant donné, les pays dont la part d’emplois routiniers est relativement élevée affichent une relation plus forte entre inflation et emploi. À l’inverse, quand la part d’emplois routiniers d’un pays est relativement faible, la courbe de Phillips est plus plate (graphique 2). Deuxièmement, cette relation évolue au fil du temps avec la modification de la polarisation de l’emploi.

Graphique 2 : Pente de la courbe de Phillips et emplois routiniers dans l’UEM
Graphique 2 : Pente de la courbe de Phillips et emplois routiniers dans l’UEM Note : Ce graphique présente la pente de la courbe de Phillips des prix et la part des emplois routiniers telles qu’observées à 2005T1 pour les pays ayant rejoint l’UEM avant 2002 (à l’exclusion du Luxembourg).

Au-delà de ces corrélations simples, il existe une causalité à sens unique : c’est la variation exogène de la composition de l’échelle de l’emploi qui entraîne un aplatissement de la CP et non l’inverse. Nous utilisons l’hétérogénéité entre les pays en matière de destruction d’emplois routiniers, telle que déterminée de façon exogène par chaque récession, pour montrer que chaque fois que la structure du marché du travail évolue en faveur des emplois non routiniers, on observe ensuite un aplatissement de la pente de la CP. En quantifiant ces effets, nous sommes en mesure de confirmer que le changement de la structure de l’emploi survenu pendant la Grande récession et la crise de la dette souveraine peut expliquer 25 % de l’aplatissement de la CP des prix dans l’UEM (mais pas l’accentuation récente de la pente de la CP des salaires).

L’importance de la fluidité des marchés du travail

Pourquoi la polarisation du marché du travail entraîne-t-elle un aplatissement de la CP ? La réponse tient aux différences entre professions. D’une part, le marché des emplois non routiniers cognitifs (appelés « emplois abstraits » en raison de la nature des tâches effectuées) est plus « fluide », c’est-à-dire qu’il affiche des taux de séparation et d’embauche plus élevés. En revanche, le marché des emplois routiniers est moins « fluide » : il affiche des taux de séparation et d’embauche plus faibles (graphique 3). Nous utilisons le cadre théorique de Blanchard et Gali (2010) pour montrer que cette hétérogénéité de professions est importante pour la pente de la courbe de Phillips néokeynésienne. En particulier, un degré élevé de « fluidité » du marché du travail aplatit la CP. Ainsi, la réallocation de l’emploi vers plus de fluidité (des métiers routiniers vers les métiers non routiniers) affaiblit la relation entre inflation et chômage. Un résultat comparable serait obtenu avec un simple modèle « insider-outsider », dans lequel les travailleurs routiniers déjà en place (davantage syndiqués et rigides) laissent place aux travailleurs non routiniers extérieurs (moins syndiqués et plus flexibles).

Graphique 3 : Taux de séparation moyen selon le type d’emplois
Graphique 3 : Taux de séparation moyen selon le type d’emplois Note : Le graphique présente le taux de séparation moyen (et l’intervalle de confiance à 95 %) pour trois catégories d’emplois avant la Grande récession (barres bleues) et après la crise de la dette souveraine (barres rouges).

Récession liée à la Covid-19 : à quoi s’attendre ?

Pour conclure, la structure par profession du marché du travail joue un rôle dans la relation structurelle entre les prix et le chômage. Il est important pour les responsables de la politique monétaire d’en prendre conscience, notamment au vu de la crise actuelle. De fait, la pandémie de Covid‑19 a affecté certaines professions plus que d’autres. Par exemple, les premiers confinements ont davantage affecté les emplois non routiniers (services, hébergement) que les emplois routiniers. En revanche, les politiques mises en place pour atténuer les dommages causés par la pandémie, tels que le plan Next Generation EU, exerceront probablement l’effet opposé sur le marché du travail, via un soutien plus prononcé en faveur de l’emploi numérique et de l’emploi vert. Il est donc difficile d’évaluer l’impact net sur la structure de l’emploi et la façon dont la CP se comportera dans un avenir proche.


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